L’hypocrisie et l’opportunisme comme stratégie politique

Jean-Michel Aulas nous avait déjà habitué à faire campagne à grand renfort de mensonges ; il a passé un nouveau cap dans l’outrance.image titre

Préambule qui ne devrait pas être nécessaire, mais je connais mes adversaires : je condamne sans équivoque le fait de frapper à mort une personne à terre, de qui que cela vienne.

Actu Lyon, qui s’est joint depuis plusieurs jours au triste spectacle de l’exploitation d’une tragédie prévisible par la presse locale (à l’exception notable de Rue89Lyon dont je salue à nouveau le travail), a publié une tribune de Jean-Michel Aulas. J’y trouve suffisamment de problèmes pour souhaiter y répondre.

Aucun jeune homme, aucune jeune fille ne devrait devenir un nom dans un journal.

Aucun journal ne devrait fabriquer ainsi des noms. La presse a un rôle essentiel en démocratie : ce rôle n’est pas d’entretenir l’indignation, et manipuler l’information en se faisant relais de la communication des groupes d’extrême droite. C’est pourtant bien ce qui s’est passé ces derniers jours : alors que les déclarations du procureur étaient prudentes, alors que les faits n’étaient pas établis, alors que seules existaient les déclarations péremptoires des nationalistes de Némésis, plusieurs ont publié et publié encore, jetant de l’huile sur le feu. Des dizaines d’articles parus depuis jeudi sont factuellement faux.

Aucune mère, aucun père ne devrait avoir à pleurer le meurtre de son enfant.

C’est vrai. Et c’est pour cela qu’il serait parfaitement inconcevable d’honorer aujourd’hui publiquement une personne qui — et ça n’enlève rien à l’injustice terrible qu’est son décès — souhaitait précisément faire pleurer des mères et des pères du meurtre de leur enfant. Parce qu’il n’avait pas la bonne couleur de peau, la bonne religion, la bonne orientation sexuelle. Car c’est bien ce que veulent les néo-nazis.

Le meilleur moyen de témoigner aujourd’hui notre respect aux parents de Quentin, c’est sans nul doute d’entendre l’appel au calme qu’ils ont lancé.

Le meilleur moyen de témoigner aujourd’hui notre respect aux parents de Quentin, c’est d’arrêter de placarder le nom de leur fils partout et de l’utiliser comme arme politique. Je ne doute pas qu’ils souffrent déjà assez d’une part de sa mort, d’autre part de la découverte des idées sordides pour lesquelles il avait choisi de se battre.

Ce drame marquera durablement notre ville.

Notre ville est déjà marquée durablement par la violence de l’extrême droite qui s’y déploie depuis des années. Je salue à nouveau le travail de Rue89Lyon (ici Marie Allenou) qui en a livré un inventaire partiel : en 15 ans, Lyon a souffert de dizaines d’attaques et d’agressions par des groupes d’extrême droite (en plus des dégradations & co). Souvent revendiquées, rarement condamnées.

À l’heure où, déjà, les professionnels de la polémique ont repris du service pour troubler les hommages à Quentin, je souhaite que Lyon soit à la hauteur.

À Lyon, le terme « professionnel de la polémique » ne s’applique aujourd’hui mieux à personne d’autre que Jean-Michel Aulas et son porte-flingue Pierre Oliver. Jeter un coup d’œil à l’excellent site Lyon Pipeau (qui n’épargne personne) suffit pour un aperçu rapide du triste étalage de mensonges qu’ils appellent campagne municipale. L’utilisation faite aujourd’hui d’une tragédie ne dénote malheureusement pas dans ce tableau.

Par ce symbole, Lyon n’honorera pas seulement la mémoire d’un de ses fils : elle marquera son refus implacable de la violence et de la haine.

Mourir pour ses idées, fussent-elles (justement) de violence et de haine, ne devrait arriver à personne. De là à honorer la mémoire d’un néonazi qui appliquait lesdites idées dans la rue, il y a un sacré pas que la capitale de la Résistance ne devrait pas faire ; sauf à vouloir à nouveau installer le siège de la Gestapo à Sciences Po Lyon.

Car la condamnation totale, absolue, sans nuance ni réserve, de la violence physique ne suffira pas.

C’est le rôle des pouvoirs publics d’agir, pas seulement pour condamner cette violence mais bien pour l’empêcher. Empêcher les attaques de bars et de lieux culturels, empêcher les ratonnades, empêcher que soient agressées des personnes dans la rue simplement pour ce qu’elles sont. Ce rôle, les pouvoirs publics ne l’ont pas assumé pendant des années ; les conséquences sont là, et il y aurait déjà eu de nombreux autres décès à déplorer s’il n’y avait pas eu une large réponse citoyenne pour se protéger de la violence des groupes d’extrême droite.

La violence politique n’est jamais un accident isolé : elle est l’aboutissement d’un climat, d’une lâcheté, d’une accoutumance. Les coups ne naissent pas dans le vide. Ils s’enracinent dans des imaginaires saturés d’hostilité, dans des mots qui déshumanisent, dans des représentations qui transforment l’adversaire en ennemi à abattre.

Qui se filme en train de tirer à l’arme à feu ? Qui déshumanise systématiquement ses cibles ? Qui parle d’un « grand remplacement » fantasmé, dans lequel certaines personnes valent moins que les autres, jusqu’à ne plus être considérées comme des êtres humains ?

Nous en sommes aujourd’hui arrivés au point où l’on se demande si la vie humaine a la même valeur pour tous. Si la compassion dépend d’une étiquette. Si l’indignation varie selon l’orientation politique de la victime.

Magnifique but contre ton camp, Jean-Michel. Alors que cela fait des semaines que refroidit le corps d’Ismaël Aali, mort à 20 ans parce que pas assez blanc ? Alors qu’il y a eu bien peu de compassion pour Aboubakar Cissé, 22 ans, quand il était lardé de coups de couteaux devant sa mosquée en 2025 ? Et je n’en cite que deux. Eux aussi avaient un père, une mère. Mais eux n’étaient pas blancs. En France, on le constate effectivement, les cadavres ont une couleur et une valeur ; toutes les morts n’ont pas le droit à la même indignation. Parce que le racisme est bien ancré dans ce pays.

Responsables politiques, élus, militants, éditorialistes, influenceurs : chacun a désormais une part de responsabilité dans le climat que nous contribuons à façonner.

Ici nous sommes d’accord. La responsabilité est immense, le traitement médiatique et les réactions politiques de ces derniers jours l’illustrent tristement. Mais tout ça n’a pas commencé en février 2026, et c’est là où l’hypocrisie devient massive. Je n’en dis pas plus, il suffit de citer — encore — Rue89Lyon : Jean-Michel Aulas, tes supporters craignos, ça commence à se voir (2018, en accès libre).

Il est dorénavant de notre responsabilité de choisir clairement un camp. Car il n’y a que deux camps.

Effectivement. Le fascisme a mis l’Europe à feu et à sang au milieu du siècle dernier et s’est depuis décliné en de multiples avatars ; il revient au goût du jour un peu partout, modifié et renforcé par les changements du monde. Il est ici porté par Bolloré et consorts, là-bas par Trump, il s’appelle ailleurs Poutine ou Khomeini. Et face au fascisme, oui, il y a deux camps. Il y a celles et ceux qui y trouvent leur compte, l’aident ou le laissent faire ; et puis il y a celles et ceux qui s’y opposent. Je sais ce que je choisis.

Soit nous réapprenons à nous opposer sans nous haïr, à débattre sans nous détruire, à convaincre sans désigner des cibles. Soit nous capitulons devant la violence en la laissant prendre possession de nos rues, de nos esprits, de nos vies.

Faisons comme ça. Et commençons par ne pas tomber dans le piège de ceux qui, précisément, n’ont de cesse de vouloir fracturer la nation en prêchant la haine et le rejet au service du suprémacisme blanc. Laisser faire la justice ; ne laisser impunies ni les attaques de locaux, ni injures et menace de mort ou de viol subies à gauche depuis des jours. Et ne pas laisser tout ce que l’Europe compte de groupes néofascistes manifester à Lyon ce samedi.