Bismillah, les flics, les ténèbres et les lycées
J’ai fait un sondage sur Mastodon donc je sais qu’il y a au moins 24 personnes qui voulaient cette explication. J’ai fait la version longue.
Un peu de contexte
C’est le 18 septembre à Créteil qu’a commencé ce mouvement social qui bat son plein depuis plusieurs jours : les élèves du lycée Saint-Exupéry ont bloqué l’établissement en soutien à la grève débutée la veille par leurs professeurs, pour demander — comme depuis des années — les moyens nécessaires pour ce sujet légèrement important qu’est l’instruction des adultes de demain. Les blocus se sont progressivement multipliés ; le pouvoir a envoyé ses chiens ; les matraques ont attiré les caméras ; les violences (policières) n’ont fait qu’attiser la colère.
En France, qui dit mouvement social dit répression violente, et qui dit répression violente dit flics, keufs, condés, voire fonctionnaires de police pour le potentiel taquin. Mais un flic, ça ne fait pas que taper ! Je ne parle pas de ceux qui participent aux trafics qu’ils sont censés combattre, se livrent au grand banditisme ou agressent les femmes qui viennent porter plainte, mais d’une de leurs missions officielles : recueillir des informations.
C’est dans ce contexte qu’il s’est passé un truc sur Snapchat.
Snapchat
« Snap » c’est un réseau social, créé par une boîte étatsunienne il y a une petite quinzaine d’années. Au concept initial des messages éphémères (texte ou photo), de nombreuses fonctionnalités se sont ajoutées, comme sur toutes ces plateformes de merde qui aspirent essentiellement à espionner tout le monde et vendre du temps de cerveau disponible à des annonceurs.
Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’il est pas mal utilisé par les personnes qui fréquentent collèges et lycées, i.e. « les jeunes ».
Un flic qui veut choper des infos sur le prochain blocus ne peut pas se pointer comme une fleur et demander. Il va devoir activer sa matière grise et user de moyens détournés. Voici donc un récit à la première personne de ce qui s’est probablement passé, si la capture d’écran du 2 octobre qui a tant circulé est authentique.
Bismillah c’est les ténèbres
Je suis gardien de la paix avant tout. Je veux savoir quand commencera le prochain blocage de lycée.
Subséquemment, je crée un compte sur le réseau social nommé Snapchat. Je choisis un avatar jeune et basané, je lui donne le nom « Mamadou 30k » et j’adjoins à cela deux emojis qui m’ouvriront à n’en pas douter toutes les portes : les drapeaux de l’Algérie et du Sénégal.
Je contacte un bloqueur présumé. Il s’enquiert de mon identité. Je réponds :
« Salut ! » « Bismillah c’est les ténèbres »
Fier de mon entrée en matière, j’enchaîne, poussé par mon sens du devoir :
« C’est quand le blocus wallah mon frangin » « On vas tout casser » « Met moi dans le groupe blocus Aicheck 🇩🇿🇩🇿 ! »
Je reçois une notification m’indiquant qu’une capture d’écran a été effectuée par l’individu.
Au cas où : « Bismillah » est la version abrégée d’une formule musulmane qui signifie « au nom de dieu », à peine moins intégrée au langage courant qu’un Inch’Allah ou Amen. Qui pense ne l’avoir jamais entendue n’a qu’à réécouter la chanson Bohemian Rhapsody.
Le reste se passe globalement de commentaires : un cas classique de pas-jeune-qui-veut-faire-jeune, mâtiné de racisme tout ce qu’il y a de plus attendu de la part d’un keuf.
Et « c’est les ténèbres »… pour être honnête j’ignore si c’est vraiment un truc, j’ai trouvé quelques occurrences antérieures dans des clips de rap et sur TikTok. J’aime bien imaginer qu’il y a une base de données « expressions de jeunes » quelque part sur les serveurs de la Police nationale (au milieu des fichiers détournés ou illégaux).
Ce qui est certain, c’est que se gausser des poulets est une activité conviviale. Pas étonnant donc qu’on croise à présent « Bismillah c’est les ténèbres » à toutes les sauces, sur des pancartes en manif, y compris vieux-francisé sur une de celles de l’école des Chartes. D’autres messages du même tonneau ont circulé, ça n’est pas un truc tout à fait nouveau et j’en termine là-dessus avec le vénérable « Wesh les individus » et la très authentique perruque rose d’une journaliste du Point déguisée en « woke ».
Au boulot
J’ai beau avoir écrit ce billet sur un ton léger, je suis évidemment en colère. Colère contre les flics qui tabassent et mutilent, colère contre le gouvernement qui ment et se défausse (comme à l’accoutumée), colère contre les médias (pas tous, vive la presse libre et indépendante) qui taisent les revendications légitimes d’une jeunesse qui n’en peut plus des macronneries ici et des conneries partout ailleurs. Ce mouvement lycéen participe des révoltes de la GenZ dans le monde entier, je ne sais pas comment ça va se terminer mais j’y serai.